Le déni de grossesse

Le déni est un mécanisme de défense efficace face à une situation considérée comme trop traumatisante. Quelles raisons peuvent amener une femme à ne pas prendre conscience de sa grossesse ? Pourquoi dénier un état qui représente, en général, une étape attendue et désirée ? Le déni de grossesse concernerait une à trois grossesses sur mille. Heureusement, le nombre d’enfants perdus à l’issue de dénis de grossesse est peu important, mais les histoires d’infanticides récentes médiatisées nous interrogent tous.

A la fin du mois de juillet 2006,  une affaire d’infanticide peu banale, bouleversa la France et connut un développement important dans toute la presse d’information. Un ingénieur français vivant à Séoul et travaillant pour une société américaine, découvre dans l’un des congélateurs de son domicile les cadavres de deux bébés. Il le signale à la police sud-coréenne qui ouvre une enquête mais autorise l’ingénieur français à rentrer en France pour achever ses vacances qu’il avait interrompues. L’Affaire Courjault vient d’éclater.
Les tests ADN effectués à Seoul, désignent Jean-Louis Courjault comme le père de ces bébés. Un peu plus tard Véronique Courjault soumise, elle aussi à des tests ADN est désignée comme la mère.
La justice sud-coréenne informe le Quai d’Orsay de cette affaire. A la demande du ministère de la Justice français, le parquet de Tours dont dépend le domicile français des deux époux ouvre à son tour une enquête.
Au mois d’août les époux Courjault assisté de leur avocat tiennent une conférence de presse, au cours de laquelle ils mettent en doute l’objectivité des autorités judiciaires de Séoul, la véracité des tests ADN et s’affirment l’un et l’autre comme complètement étrangers à cette affaire, innocents et victimes d’une manipulation.
Malheureusement les tests génétiques effectués en France confirment les résultats de ceux fournis par les enquêteurs de Séoul. Les époux Courjault sont placés en garde à vue.
La suite est connue : Véronique Courjault reconnaît qu’elle a donné naissance à deux enfants, l’un en 2002 et l’autre en 2003 (elle prétendait dans ses premiers aveux qu’il s’agissait de faux jumeaux). Un peu plus tard elle avouait avoir supprimé un troisième bébé à sa naissance en 1999, alors qu’elle se trouvait en Touraine.
Jean-Louis Courjault, mis en examen pour « complicité », vient lui de voir son non lieu confirmé par une Cour d’Appel.

En dehors de l’atrocité de ce drame on est en présence de la quintessence du déni de grossesse qui toucherait un millier de femmes par an en France : aucun signe extérieur de grossesse, ignorance de celle-ci par l’entourage, aucun signe de l’existence du fœtus par la mère.
Ce phénomène atteint des femmes de tous milieux, y compris des couples considérés comme parfaitement équilibrés et ayant déjà des enfants : Véronique Courjault  qui avait déjà deux garçons de 10 et 11 ans, est pour eux une mère « exemplaire et affectueuse », issue d’une famille de viticulteurs de Touraine. 

Le problème est donc complexe : comment peut-il y avoir compatibilité entre l’instinct maternel et le meurtre d’un enfant ?
Ce n’est que vers la fin du XVIII ème siècle, sous l’influence des Lumières que la nature est valorisée et que de nombreuses publications incitent les mères à s’occuper en personne de leurs enfants et de les allaiter. Les femmes doivent être mères avant tout et ainsi naît le mythe de l’instinct maternel qui perdure jusqu’à nos jours. Au cours des siècles précédents, il était recommandé aux mères de ne pas se laisser aller à des réactions  « sentimentales » à l’égard de leurs enfants : « l’élevage » des enfants était strictement réservé aux nourrices et aux gouvernantes, dans les milieux aisés.
Sous l’influence des philosophes le rôle des femmes est réduit à sa fonction biologique : grossesse, accouchement, maternité. Cette conception a elle aussi bien évolué depuis plus de deux siècles, heureusement, mais l’instinct maternel, lui, a perduré.

Le Docteur N. Grangaud a consacré une thèse, soutenue à la Faculté de Médecine de Paris en 2001, sur le déni de grossesse, essai de compréhension psychopathologique.
Dans ce travail, elle définit le déni de grossesse de la façon suivante ; « Par convention, le déni de grossesse désigne la non reconnaissance d’une grossesse au-delà du premier trimestre de la grossesse et peut se prolonger jusqu’à l’accouchement et recouvrir ce dernier. ».
On distingue le « déni partiel » lorsque le déni ne persiste pas jusqu’à l’accouchement du « déni total » qui lui se prolonge jusqu’à l’accouchement.
Le déni se distingue de la dissimulation ou de la dénégation dans laquelle la personne qui cache son état de grossesse est parfaitement consciente de ce dernier. Cela peut concerner le cas de jeunes filles dissimulant leur état à leurs parents.
Dans les cas de déni, le corps de la femme enceinte ne subit pratiquement pas de modifications. Pas de ventre arrondi, pas de prise de poids, pas de nausées, règles persistant d’une façon irrégulière dans certains cas.
Le bébé ne donne aucun signe de vie ou quand il s’agite la mère ne perçoit aucun mouvement dans son ventre.
La plupart du temps l’entourage  ne se rend compte de rien et parfois les médecins sont eux-mêmes abusés.
Certaines femmes refusent même de reconnaître leur état lorsque le médecin leur présente des preuves médicales (échographie, etc.). Les conjoints ne sont la plupart du temps pas plus clairvoyants, alors même qu’ils sont tout à fait désireux d’accueillir un enfant dans leur couple. (cf. cette réaction d’un père à l’accouchement de sa femme atteinte d’un déni de grossesse : « elle m’a volé la grossesse, elle m’a volé la naissance de mon fils.»).

Les problèmes les plus graves se posent à la naissance, particulièrement si elle se produit alors que la mère est seule. Discours d’une patiente : « j’ai pris un bain car j’avais mal au ventre, je pensais que c’était mes règles. Et puis tout a claqué, il y avait du sang, du sang et je suis restée dans le bain. ». C’est dans les cas d’accouchement solitaire qu’a lieu la plupart du temps la mort du bébé par accident ou par manque de soins.
Lorsque l’accouchement se produit en milieu hospitalier et que l’enfant survit, il est dans la plupart des cas bien accepté par la mère qui, sauf rare exception, va lui apporter ses soins et son amour de la même façon que s’il s’était agit d’une grossesse normale. Une patiente, mère de deux enfants, victime d’un déni total de grossesse a déclaré après son accouchement : "C'est comme un cadeau de Noël." ».

Il  ne faut cependant pas se dissimuler la gravité de ces états psychologiques voire psychiatriques.
A l’heure actuelle, compte-tenu de leur faible proportion par rapport aux grossesses « normales», aucune notion médicale de déni de grossesse avec des caractéristiques psychiques confirmées n’a pu être réellement établie.
Le fait que les femmes qui perdent ou tuent leur enfant à l’issue d’un déni de grossesse soient déclarées coupables d’assassinat rend vraisemblablement plus difficile le suivi psychologique de ces personnes.
Cependant même si, heureusement, le nombre d’enfants perdus à l’issue de dénis de grossesse est peu important, toute femme ayant été victime d’un déni de grossesse (« partiel » ou « total ») devra faire l’objet d’un suivi psychiatrique sérieux.

Henri RAMUZ
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